Combien de fois ai-je entendu cette question : Alors t’es bilingue? Et tes enfants, ils sont bilingues? 

La question arrive toujours un peu comme un cheveu sur la soupe. Tu es en train de parler à ton enfant et tu as changé de langue (soit pour éviter que les autres sachent que tu es en train de lui dire de veiller à son comportement… soit parce que tu as répondu à un coup de téléphone dans une autre langue). Et immanquablement, la question tombe.

C’est toujours un peu étrange parce que ça part de cette curiosité bienveillante, admirative même mais parfois, je me demande aussi si on me demande ça parce que mes enfants ont fait de l’alternance codique et que c’est à se demander s’ils savent parler dans les deux langues correctement (et parce qu’il y a toujours cette question d’accent mais cette question mérite son propre article).

Je ne savais jamais trop comment répondre avant. Maintenant, je n’ai pas peur de répondre en expliquant que “oui, nous sommes bilingues” et puis j’ajoute que “la question est complexe”.

Alors si vous vous posez la question pour vous-même ou pour vos enfants, je me permets de vous retourner la question: 

  • Est-ce que plus d’une langue est utilisée tous les jours? Par exemple, une au travail, une à l’école, une à la maison? 

Si oui, bon bah voilà, vous avez la réponse. La personne est bilingue ou plurilingue.

Aujourd’hui, l’une des définitions la plus acceptée et utilisée nous vient de François Grosjean qui définit le bilinguisme comme l’usage de plus d’une langue régulièrement dans la vie de tous les jours. 

On entend parfois en réponse: “oui, mais, euh, parfois ils savent pas dire des trucs”

Ils ne savent pas les dire ou ils ne les ont jamais entendus d’ailleurs, comme un monolingue.

Je ne sais pas pour vous, mais avant d’être bilingue (bilingue tardive, non, ce n’est pas une tare), j’étais monolingue (et non, ce n’est pas une tare non plus), et bien je ne savais pas tout dire ou comprendre. cela m’arrive encore de devoir chercher ou aller vérifier la définition d’un mot en français. Ancienne monolingue, je cherchais déjà mes mots, et j’utilisais des mots de par chez moi (des mots d’origine cauchoise que j’ai encore dans mon bagage lexical), et puis j’utilisais des structures considérées pas bien du tout selon l’Académie Française (même pas peur).

Encore récemment, quelqu’un que je connais et avec qui j’avais parlé des différentes définitions du bilinguisme qui parfois s’avère trop réductrice et source de doutes m’a dit qu’elle pense souvent à notre conversation. Elle vient de revenir d’un séjour dans son pays où inévitablement tout le monde lui a demandé maintenant qu’elle vit en France : “Alors tu parles couramment français?” 

Elle a alors répondu “Euh non, oui, enfin, je l’utilise tous les jours”. Ainsi, elle a changé sa manière de voir son usage des langues et ainsi de se sentir légitime à se dire bilingue car en effet, le français est une langue qui est maintenant présente dans sa vie au quotidien. 

Accepter qu’être bilingue ou plurilingue c’est le fait d’utiliser deux ou plus de langues dans la vie quotidienne, à des degrés divers, dans différentes situations, permet de réduire le stress lié à tout plein de mythes autour du bilinguisme (celui du bilingue parfait entre autres, sans accent, sans accroc) et de les déconstruire un par un. Toutes ces idées reçues viennent compromettre l’estime d’un bon nombre de bilingues et de plurilingues en devenir.

Alors, quid de tout notre perfectionnisme ? Du manque de vocabulaire? Des moments de grands silences quand une personne soi-disant bilingue cherche ses mots ou en utilise des autres?
Eh bien, il faut laisser faire. Que ce soit pour un enfant ou un adulte, qu’ils soient en situation d’acquisition de la langue ou d’apprentissage d’une autre langue, on peut reformuler ce qu’il a dit sans le corriger, histoire de glisser le mot oublié ou inconnu. Cette reformulation bienveillante est très efficace et tellement plus douce.

Et surtout, c’est toujours l’occasion de célébrer cette créativité lors d’un joli moment de partage de rire (pas de moquerie), quand quelqu’un dit alors (un de mes fils):
“Elle a crié pour le louf” = Elle a crié au loup = She cried wolf 

 Loup + wolf = louF …. J’ADORE!

Et vous, avez-vous des exemples de créativité linguistique plurilingue arrivée par accident ?

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